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mardi 24 novembre 2009

Les canadiens, les cartes de crédit et les sites de pornographie infantile

Le paisible Canada serait-il comme l'affirme La Presse et La Presse Canadienne un "havre" pour les sites de pornographie infantile? C'est en tout cas l'interprétation que font ces médias du dernier rapport de Cyberaide.ca, qui procède à des analyses statistiques descriptives des rapports d'incidents recueillis par ses analystes au cours des sept dernières années.

On y apprend en effet que sur les 800 sites pédophiles commerciaux analysés, 8,7% (soit 70) étaient hébergés au Canada, qui vient effectivement en deuxième place, le premier pays étant les États Unis avec 65,6%. Cependant, quelques précautions doivent être prises avec ces chiffres, comme le reconnait d'ailleurs Cyberaide, qui n'insiste pas particulièrement sur cette deuxième place du Canada dans ce sordide "palmarès".

Tout d'abord, les sites et les images analysés sont principalement signalés de manière anonyme par des internautes qui sont dans leur grande majorité canadiens, et il ne semble par conséquent pas aberrant de penser que ces derniers signalent de manière disproportionnée des sites ou des images auxquels ils peuvent accéder dans leur langue maternelle. Par ailleurs, comme le concède Cyberaide, les opérateurs de ces sites transfèrent fréquent leur contenu d'un serveur à un autre afin de minimiser les risques de détection de la part des forces de l'ordre. L'un des sites signalés à Cyberaide utilisa ainsi 212 adresses IP différentes dans 16 pays pendant une période d'observation de 48 heures, afin de brouiller les pistes. Dans ce contexte, il devient difficile d'appliquer des notions d'espace géographique à des pratiques qui se déploient dans des espaces numériques où la notion de frontière est quelque peu obsolète.

Par contre, il me semble que les journalistes sont passés à côté d'une information beaucoup plus intéressante. En effet, la moitié des 800 sites commerciaux de pornographie enfantine analysés acceptaient des moyens de paiement traditionnels tels que les cartes de crédit Visa et Mastercard.

J'aurais donc plutôt suggéré aux journalistes qui ont rapporté la nouvelle le gros titre suivant:

"Les grandes institutions financières faciliteraient le fonctionnement des sites commerciaux de pornographie infantile"

Mais cela aurait certainement été beaucoup moins vendeur...

dimanche 5 juillet 2009

Sécurité, vie privée et Web 2.0

Le périodique des professionnels anglophones de la sécurité informatique publie un article consacré aux 7 péchés capitaux de la sécurité sur les sites de réseautage social.

Parmi les comportements à proscrire:

  • Partager excessivement des informations sur les activités de son entreprise ou organisation, afin d'éviter d'alerter la compétition sur les dernières innovations en développement ou des programmes devant rester confidentiels;
  • Mêler des informations personnelles et professionnelles, en évitant notamment d'inviter sur Facebook à la fois des amis proches et des collègues ou des supérieurs hiérarchiques;
  • Se laisser aller à étaler impulsivement sa frustration ou sa colère envers collègues, clients, fournisseurs ou organisations partenaires dans ses contributions aux sites de réseau sociaux ou aux flux Twitter;
  • Penser que l'accumulation d'amis ou d'abonnés à son profil ou son flux Twitter est une fin en soi qui mérite tous les compromis en matière de sécurité, y compris d'accepter systématiquement les demandes de personnes que l'on ne connaît pas;
  • Utiliser des mots de passe semblables à ceux utilisés dans le cadre des services bancaires en ligne ou des services marchands, afin de faciliter la mémorisation des premiers;
  • Cliquer sur tous les liens et toutes les applications possibles, notamment sur les pages Facebook, sans songer aux répercussions négatives en cas de liens renvoyant vers des applications malicieuses;
  • Exposer involontairement la vie privée de tiers au regard d'autrui, en partageant notamment les dates de naissance, coordonnées ou détails personnels d'amis, de membres de la famille ou de collègues de travail.
Si ces recommandations sont frappées au coin du bon sens, on peut se demander dans quelle mesure les usagers qui adoptent ces outils sociaux peuvent concilier leur utilité et des comportements conformes à une sécurité élémentaire. En témoigne la récente affaire de la page Facebook du futur chef des services secrets britanniques, que l'épouse de ce dernier mettait à jour sans grande retenue. Il est assez cruellement paradoxal d'observer qu'un individu dont les fonctions le placent au centre du monde des secrets est ainsi exposé dans ce qu'il a de plus intime au regard de tous les internautes que ces choses intéressent, incluant ses futurs adversaires.

mardi 9 juin 2009

Les cambrioleurs vous suivent-ils sur Twitter?

C'est en tout cas ce que prétend cet article de l'Associated Press repris par Technology Review. La victime d'un cambriolage résidentiel est convaincue que c'est l'annonce de son départ en vacances sur Twitter, un très populaire site de microblogage, et la description fastidieuse de ses activités ("je monte dans ma voiture", "plus que 100 km avant que j'arrive", "youpi je suis arrivé", etc.) qui a permis à des cambrioleurs de savoir que son domicile serait inoccupé pendant quelques jours. Ce qui lui a mis la puce à l'oreille? Le fait que les délinquants n'ont paru intéressés que par son matériel professionnel de production vidéo, et qu'il se serve justement de Twitter comme un outil de promotion afin de communiquer avec des clients potentiels. Il diffusait à cet effet ses messages à environ 2.000 abonnés (ou 'followers') qui recevaient ses courtes mises à jour (moins de 140 caractères), y compris ceelles faisant état du déroulement de ses vacances.

Cet article, reposant sur un seul cas non probant illustre néanmoins à quel point les préoccupations légitimes concernant la sécurité sur Internet peuvent facilement sombrer dans une certaine forme de paranoïa paralysante. Les journalistes auraient certainement dû prêter une plus grande attention à l'épouse de la victime, pour qui cette affaire relève du pur hasard. Un utilisateur moins paniqué de Twitter est également cité, faisant remarquer que cela prendrait un cambrioleur anormalement motivé pour identifier des victimes particulières dans le déluge d'informations insignifiantes qui déferlent à longueur de journée de ce type de sites.

lundi 6 avril 2009

Quel est le profil des prédateurs sexuels sur Internet?

Le Crime Against Children Research Center de l'Université du New Hampshire aux USA vient de publier les résultats de son étude longitudinale sur le profil des pédateurs sexuels arrêtés par la police aux États Unis en 2006 (la première étude avait été menée en 2001). Les données proviennent directement des enquêteurs qui ont procédé aux arrestations, ce qui constitue un excellent exemple de collaboration entre chercheurs et praticiens, et permet de produire des connaissances nouvelles qui permettent de discréditer un certain nombre de mythes sur la dangerosité de l'Internet pour les enfants et les adolescents.

Parmi les résultats les plus intéressants:

  • Entre 2000 et 2006, le nombre de prédateurs arrêtés qui avaient sollicité des mineurs en ligne afin de les convaincre d'avoir des rapports sexuels a augmenté de 21%, alors que le nombre de prédateurs arrêtés après avoir contacté des policiers se faisant passer pour des mineurs a augmenté de 381%. Cela semble indiquer que les organisations policières nord américaines sont très actives, et mêmes proactives, dans ce domaine. En effet, pendant la même période, le nombre total d'arrestations pour abus sexuels commis contre des mineurs diminuait de 10%.
  • Les arrestations de prédateurs sexuels en ligne représentent seulement 1% de l'ensemble des arrestations pour abus sexuels de mineurs, et la majorité des victimes d'abus sexuels ont toujours plus à craindre des membres de leur famille ou de leur entourage que d'inconnus rencontrés sur Internet.
  • Dans l'immense majorité des arrestations impliquant des victimes mineures, les victimes avaient plus de 13 ans (95%), elles étaient informées des attentes des prédateurs, et seulement 5% des rencontres impliquaient des violences imposées aux victimes (et 2% des enlèvements). Cela confirme les résultats de 2001 selon lesquels les victimes étaient en grande majorité des participantes informées prenant une part active aux abus sexuels, et que la nature de l'abus reposait majoritairement sur l'incapacité légale de fournir un consentement éclairé.
  • Contrairement à une crainte couramment répandue, les sites de réseaux sociaux ne semblent pas exposer les adolescents à du harcèlement ou des enlèvements facilités par les informations personnelles mises en ligne.
  • La plupart des prédateurs sont des hommes (99%) blancs (84%) qui n'ont jamais été arrêtés auparavant pour des crimes contre des mineurs (90% pour ceux impliquant des victimes mineures et 97% pour ceux arrêtés par des policiers prétendant être des mineurs). Il semble donc que les efforts imposés aux sites de réseaux sociaux afin d'éliminer de leurs fichiers les personnes déjà condamnées pour des abus sexuels contre des mineurs soient relativement inutiles et consistent principalement en un exercice incontournable de relations publiques.
  • Un changement notable concerne le rajeunissement des suspects, dont 40% sont âgés de 18 à 25 ans contre 23% en 2001. Cette augmentation ne correspond pas à une augmentation générale des arrestations pour abus sexuels dans cette tranche d'âge et peut s'expliquer soit par de nouvelles pratiques déviantes qui se manifestent d'abord en ligne chez cette génération, soit par l'effacement des frontières de socialisation sexuelle entre jeunes adultes âgés de 13 à 25 ans.
Outre la réussite des organisations policières dans la lutte contre les prédateurs sexuels que cette étude semble indiquer, une approche renouvelée dans la conception des programmes de prévention destinés aux adolescents paraît indispensable. Au lieu de mettre l'accent sur des risques de violence, de viol et d'enlèvement qui semblent marginaux, les campagnes de sensibilisation s'adressant aux jeunes devraient plutôt décourager ceux-ci d'échanger des propos et des images sexuellement explicites avec des inconnus, de se lancer dans des relations amoureuses et sexuelles avec des adultes, et les sensibiliser aux interdictions légales entourant de telles rencontres. 

jeudi 26 mars 2009

Des limites de la censure comme stratégie de prévention

Le gouvernement australien a décidé d'axer sa future stratégie de lutte contre les contenus pédophiles en ligne sur la mise en place d'un système obligatoire de filtrage auquel devront se plier les fournisseurs d'accès. Ce système repose sur une liste de sites interdits distribuée aux fournisseurs d'accès et sur l'obligation pour ces derniers de bloquer la consultation de ces sites par leurs clients. Par ailleurs, les sites australiens qui choisiraient d'insérer des liens vers des sites interdits s'exposent à des amendes pouvant aller jusqu'à 11,000$ australiens par jour. 

Cela paraît simple au premier abord et d'autres pays comme le Danemark ou la Norvège ont adopté une approche similaire. Le principal problème est que les listes qui sont constituées par les autorités responsables de ce contrôle sont en général secrètes et que cette "censure" opaque ouvre la porte à des abus de toutes natures. Tout d'abord, étant donné la nature dispersée de l'offre d'accès à Internet, les chances que ces listes restent confidentielles sont minces. On retrouve d'ailleurs la plupart d'entre elles sur le site Wikileaks. 

Ensuite, l'examen approfondi de ces listes démontre que s'y retrouvent des sites qui n'ont aucun rapport avec la pédophilie. Ainsi, d'après le quotidien Sydney Morning Herald, on la liste australienne comprend des sites de casinos et de paris en ligne, des sites de pornographie légale et de fétichisme, des pages de l'encyclopédie en ligne Wikipedia, des sites favorables à l'euthanasie et à l'avortement (légal en Australie), des sites faisant la promotion de religions marginales comme le satanisme ou certaines églises chrétiennes, ainsi que le site d'un dentiste et d'une agence de voyages! La liste rendue publique contient un peu plus de 2000 adresses, mais le gouvernement australien prévoit d'y inclure plus de 10,000 sites à terme.

Les opposants à cette politique font à juste titre valoir le potentiel d'atteinte aux libertés individuelles que représente l'existence d'une liste secrète de sites Internet interdits, ainsi que l'absence de mécanismes indépendants de contrôle des processus d'inclusion dans cette liste et d'appel en cas d'erreur. D'autres soulignent à quel point l'existence d'une telle liste ouvre la porte à des abus de la part des dirigeants politiques qui pourront s'en servir pour supprimer l'accès à des informations gênantes. 

La mise en ligne de la liste australienne et le débat auquel elle donne lieu illustrent cependant la futilité de vouloir mettre en oeuvre des programmes de prévention dont la principale caractéristique est le secret. Cela dénote de la part des autorités régulatrices un sérieux déficit de compréhension de ce qui fait justement la force de l'Internet, à savoir sa nature distribuée et adaptative qui permet à l'information de circuler avec une fluidité inégalée.

jeudi 19 mars 2009

Vie privée: un concept dépassé?

Voici un article intéressant de Jean-Marc Manach, d'internetactu.net qui dresse un panorama très complet des arguments de ceux qui pensent que l'on accorde trop d'importance au concept de vie privée (selon eux obsolète) dans le débat sur le statut des données personnelles sur Internet, et particulièrement sur les sites associés au web 2.0 comme les plateformes de gestion des réseaux sociaux. Ces arguments, qui invoquent souvent la logique des bénéfices de la transparence qui outrepassent les inconvénients, frappent par leur optimisme invétéré et constituent une réponse toute aussi peu nuancée que celle des pessimistes qui annoncent la disparition imminente des libertés individuelles. Ils permettent toutefois de mieux comprendre quelles logiques (plus ou moins conscientes) sont à l'oeuvre parmi ceux qui révèlent l'intégralité de leur vie en ligne.

   

dimanche 15 mars 2009

Facebook à l'aide des tribunaux

Deux affaires récentes portées devant des tribunaux américain et canadien montrent dans quelle mesure les informations personnelles révélées par les utilisateurs de sites de réseaux sociaux comme Facebook ou MySpace peuvent se retourner contre eux.

Dans le premier cas, un policier new yorkais adepte du culturisme (photo ci-contre) a vu son professionalisme et sa crédibilité mis en doute par l'avocat d'un suspect qu'il avait arrêté pour port d'arme illégal. Le policier avait en effet indiqué sur son profil MySpace qu'il se sentait d'humeur 'sournoise' (devious) quelques heures avant l'arrestation, alors que son profil Facebook indiquait qu'il était en train de visionner le film Training Day afin de rafraichir ses connaissances en matière de procédure policière. Or, ce film, qui met en vedette Denzel Washington, décrit les pratiques discutables d'un agent corrompu de la police de Los Angeles qui n'hésite pas à abattre un trafiquant de drogue désarmé afin de s'emparer de ses gains. Ces éléments ont suffi au jury pour douter de l'impartialité du policier lors de l'arrestation et l'ont amené à acquitter l'accusé des charges qui pesaient contre lui.

Dans le second cas, un juge ontarien a obligé un plaignant réclamant une compensation financière à la suite d'un accident automobile qui aurait négativement affecté sa vie quotidienne à rendre le contenu de sa page Facebook accessible aux avocats de la défense. L'argument de la défense est que le contenu de cette page est en mesure d'éclairer le tribunal sur la nature réelle du préjudice subi. Dans sa décision, le juge a en effet admis que les pages personnelles mises en ligne sur les sites de réseaux sociaux contiennent des informations telles que des photos ou des commentaires permettant d'évaluer la capacité des personnes visées à entreprendre des activités physiques et sportives. Par ailleurs, il a rejeté l'argument selon lequel ces pages auraient le même statut juridique qu'un journal intime, puisqu'elles servent de support à des pratiques de partage de l'information avec des 'amis', ce qui les rend donc en partie publiques.

Dans les deux cas, ces décisions vont certainement amener les avocats et les procureurs à considérer d'un oeil nouveau l'usage qui peut être fait des informations personnelles disponibles sur les sites de réseaux sociaux, soit comme source additionnelle de preuves, soit comme outil de sape de la crédibilité des témoins.

vendredi 6 mars 2009

L'auto-défense contre la surveillance

L'Electronic Frontier Foundation, une association américaine de défense de la vie privée, a lancé un projet d'auto-défense contre la surveillance informatique, afin de sensibiliser les internautes à la surveillance dont ils font l'objet sur la toile, et de les aider à s'en prémunir. Cette boîte à outil permet aux citoyens d'évaluer les différents risques auxquels ils sont exposés en matière de surveillance de leurs activités en ligne, aussi bien de la part du gouvernement que de puissances étrangères, d'entreprises ou de délinquants informatiques. Les conseils, offerts dans un langage clair acessible au plus grand nombre, portent aussi bien sur le cryptage des données que sur les connexions wi-fi, l'effacement permanent des données, les outils d'anonymisation des communications ou les précautions à prendre dans l'usage des téléphones cellulaires. Tous ces conseils ne sont pour l'instant disponibles qu'en anglais.

J'ai écrit un chapitre de livre (lui aussi en anglais) sur les techniques de résistance aux diverses formes de surveillance en ligne, qui propose une perspective responsabilisatrice en léger décalage avec les propos catastrophistes et pessimistes des opposants à la surveillance de la tradition orwellienne. 


vendredi 21 novembre 2008

Les jeunes et l'Internet

Un groupe de 28 chercheurs basé à l'Université de Berkeley vient de mettre en ligne le rapport d'un projet de recherche de plusieurs années sur les habitudes d'utilisation de l'Internet par les adolescents et les jeunes adultes. Plus de 800 entrevues et 5000 heures d'observation des pratiques liées aux nouveaux médias ont été analysées.

Les résultats permettent de tempérer les discours des parents et des adultes en général qui perçoivent l'Internet comme un espace de socialisation dangereux pour les enfants et les adolescents. Les chercheurs mettent en évidence les nombreux aspects positifs d'Internet dans les processus d'apprentissage et la gestion des relations amicales. Ils abordent notamment la question épineuse de l'intimidation et du harcèlement en ligne, en avançant l'hypothèse qu'il s'agit d'un concept construit par les adultes, et que dans leurs propres termes, ces comportements problématiques sont plutôt associés à des "drames" dans les relations entre amis ou entre connaissances qui sont considérablement amplifiés par la portée des nouveaux médias, et en particulier par le recours intensif aux sites de réseaux sociaux. Ces derniers augmentent la persistence de tout commentaire désobligeant et de toute rumeur, et rendent ces derniers plus difficiles à interpréter en les décontextualisant.

Cette approche, qui ne manquera pas de déclencher des réactions assez virulentes de la part des associations de protection des enfants et des médias, ne nie pas le préjudice moral et la souffrance des jeunes victimes de ces rumeurs. Elle rappelle cependant à quel point ces comportements problématiques doivent être compris dans un ensemble complexe d'interactions sociales qui ne peuvent qu'appeler des réponses tenant compte de cette réalité nuancée.